| Le village de Saint Laurent de Trèves est situé en position avantageusement
dominante au dessus de la vallée du Tarnon. Une arête rocheuse se détache de
la "can", une sorte de petit plateau calcaire, vestige de Causse
autrefois rattaché au Méjean. Au bout de la minuscule ruelle centrale,
un chemin part vers la droite et monte vers un lieu magnifique, chargé
d'Histoire. Le "castelas", comme on l'appelle par ici. Contre toute attente dans ce pays si pentu, le
sommet est constitué d'une vaste prairie parfaitement plane, où il fait bon
venir prendre le soleil en fin d'après-midi, lorsque le vent presque permanent veut
bien se calmer. La vue porte à l'infini dans
toutes les directions. Au sud, l'Aigoual porte les derniers lambeaux de neige de
l'hiver finissant. Au nord, l'immense ligne inclinée du Mont-Lozère barre
mollement l'horizon. A l'est et à l'ouest, la can et le causse montrent leurs
dents. Nous sommes au centre de tout ça.

Un jour, il y eut en cet endroit un château. Le contraire eut été étonnant
sur un site dominant comme celui-ci, qui plus est plat, vaste et pratique
d'accès. Il est par contre tout à fait frustrant de n'en plus trouver trace,
comme par exemple un restant de mur effondré, une douve, un souterrain secret
qui mènerait au bas de la barre rocheuse, que sais-je... La prairie est rase
comme le plat de la main. La tradition locale rapporte qu'à la révolution
l'édifice a été détruit puis, le sens pratique des populations locales
faisant le reste, chaque élément en a soigneusement été récupéré et
recyclé. La pierre reste une denrée précieuse, même dans ce pays de pierre,
surtout lorsqu'elle est taillée. De fait, on retrouve, ça et là dans le
village, des signes prouvant incontestablement que l'histoire est vraie, comme
cette clède située sur la place du village dont le linteau arbore, très au dessus de sa condition, les
armoiries du château.
Depuis toujours, les habitants de Saint Laurent se sentaient donc en noble
terre. La présence d'empreintes à 3 doigts dans la roche à nu du castelas ne
les avait jamais surpris : il s'agissait, ni plus ni moins, de fleurs de Lys
gravées là par les lignées ancestrales pour marquer leur territoire. Un jour,
des savants de la ville ont fait la promenade et reconnu illico dans lesdites
fleurs les empreintes d'un petit dinosaure gracile : le grallator. Du jour au
lendemain, Saint Laurent est devenu l'un des lieux qui comptent dans les
Cévennes, passage obligé pour les touristes découvrant la région. Au coeur
de la saison touristique, ce sont certains jours plusieurs centaines de
personnes qui s'y rendent.
Pour moi qui habite le long de la ruelle menant au site, il est facile et
toujours jouissif d'observer les groupes de touristes : à l'aller les deux
parents couverts d'appareils photo marchent tranquillement derrière, le sourire
aux lèvres, une grappe d'enfants court vers l'avant, excitée comme tout,
revient en arrière, tire la main du père pour aller plus vite. Une joie
fébrile anime ce beau monde, enfin on va pouvoir VOIR les traces de ces
bestioles qui nous font tant fantasmer.
Quelques minutes plus tard, le retour se fait en silence. La famille est
morne. La bande d'enfants traîne la jambe. Le petit dernier, les épaules
hautes, les mains fouies dans ses poches immensément profondes, shoote dans un
caillou : "Putain, elles sont trop nulles ces empreintes !".
Ca c'est l'aspect marrant.
Presque inévitablement, lorsqu'ils repassent devant le porche de notre cour,
les parents frustrés de découvertes suffisamment impressionnantes reportent
leur attention sur l'architecture locale histoire de ne pas être venus pour
rien. Si la porte de la cour est ouverte, au mieux ils se pressent dans l'encadrement
et promènent le regard de droite et de gauche, au pire ils entrent et visitent
tranquillement en faisant force commentaires. Quand l'un de nous vient à passer par là ils le hèlent en
disant "Ah, un autochtone ! Dites moi mon brave, ça date de quelle année
tout ça, c'est magnifique ! Ca doit être bien de vivre ici, enfin l'été
quoi, en hiver ça doit être vraiment mort !". Bon, j'avoue, personne n'a
jamais prononcé cette phrase exactement, disons que c'est un résumé de
l'ensemble des phrases les plus prononcées.
Dernier cas de figure enfin :
si la porte est fermée le groupe s'agglutine aux nombreux trous et fentes
perçant le bois. Si l'un d'entre nous vient à passer, les nombreux yeux
roulant de droite et de gauche disparaissent promptement et le groupe court se
réfugier à l'abri de notre courroux un peu plus loin dans la rue.
Ca c'est moins drôle, mais on n'a rien sans rien.
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| Et pourquoi les gens reviennent-t-ils déçus du site des dinosaures ? Tout simplement parce
que les grallators, ces bestioles de mauvaise volonté, n'ont fait aucun effort
: leurs traces mesurent tout au plus 20 malheureux centimètres de long, c'est
bien peu pour impressionner un enfant de l'ère moderne qui a vu et revu Jurassic park
1, 2, 3, 4 et 5 sur un écran géant avec son surround.
Ci-contre, trace de grallator
grossie 2.000 fois |
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Mais rassurons-nous : pour compenser ce manque de centimètres et donner tout
son intérêt à la visite, le Parc National des Cévennes a installé sur le
site un fort intéressant sentier de découverte sur lequel j'aimerai à
présent vous dire quelques mots pour vous inciter à ne pas louper ce site
d'intérêt pédagogique international.
Sur des panneaux blancs disposés ça et là sur la prairie, proches des
affleurement rocheux portant les traces, des texte scientifiques expliquent la
formation des reliefs, l'allure qu'avaient les paysages au crétacé et le mode
de vie des grallators. Les concepteurs du sentier ont eu une idée lumineuse
: pour ne pas indisposer le touriste saturé et sursaturé d'information, il lui
est proposé deux niveaux de lecture. Le premier panneau donne la règle que
voici : "Le visiteur pressé pourra obtenir l'essentiel de l'information en
ne lisant que les mots marqués en gras".
De fait, chaque panneau propose un texte assez détaillé, dont certains
mots, astucieusement choisis, ont été mis en gras de manière à reconstituer
une phrase qui tienne à peu près debout. En plissant les yeux et en essayant
de faire abstraction des caractères maigres, on peut lire quelque chose comme
"Au crétacé....... près d'une lagune peu profonde.....
vivait ici une espèce de dinosaures.... les grallators". De telle sorte
que, ô miracle, on peut lire un panneau en moins de 4 secondes. Certains
groupes particulièrement pressés peuvent donc se garer au frein à
main sur le parking, monter en courant jusqu'au site, activés par
l'accompagnateur qui scande le rythme, faire un footing circulaire de
panneau en panneau, et à raison de 4 secondes par arrêt, de 6 secondes
de transit et de 40 secondes pour relier le car au site et vice-versa, repartir
vers le prochain site intéressant en moins de 2 minutes et 12
secondes ! Près de 250 sites peuvent ainsi être visités dans une seule et
même journée,
c'est une formidable réussite pour le tourisme de notre région et le progrès
de l'intelligence humaine.
Un jour d'octobre, aux alentours de 18 heures, nous sommes montés en famille faire
un petit tour sur le plateau. La saison touristique était finie, nous étions seuls.
L'air était immobile, tellement silencieux qu'on entendait parfaitement le
silence qui coulait là-bas, le long des pentes du Mont Aigoual, à 25 km. Le
soleil était bas sur l'horizon, et ses derniers rayons venaient jouer dans les
herbes hautes. Nous nous sommes assis et avons attendu. Au bout de quelques
minutes, trois grallators sont sortis du couvert du bois et se sont prudemment approchés de la lagune. Nous les
avons regardés boire.
16 décembre 2003
PS : Janvier 2004. Hier soir je suis allé faire un tour aux
traces. Comme parfois. Surprise : le fameux panneau qui donne la règle du jeu a
disparu, remplacé par une présentation générale du site pas tellement plus
attrayante mais beaucoup moins drôle. Je retire donc tout ce que j'ai dit !
PPS : les autres panneaux présentent toujours leurs caractères
gras.
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| PPPS : février 2004 : plusieurs traces ont été entourées de
petits cailloux, probablement par un enfant que ces modestes témoins d'un autre âge de
la terre ont réussi à faire rêver, et qui a, par ce geste sacré, marqué son lien à la
nature... Tout n'est pas perdu pour l'humanité. PPPPS : mars 2006 : deux
ans après, un témoin direct de l'affaire précédente me raconte que ces cailloux ont
en fait été disposés autour des traces pour les mettre
en évidence aux yeux d'un groupe de touristes trop
bigleux. Je retire tout ce que j'ai dit sur l'avenir de l'humanité ! |
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PPPPS : mai 2006. Le panneau d'interprétation qui fait l'entrée du
site, celui là même qui expliquait comment lire les caractères gras
pour foncer, est maintenant totalement blanc. Le visiteur doit
se tenir devant, faire le vide dans son coeur pour accueillir
humblement l'esprit du lieu. Alors, seulement, le panneau indiquera
ce qu'il est bon de connaître. Je remets la phrase sur l'humanité. |
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