Depuis un mois, sur le parking, attendent deux énormes palettes
de bardeaux. L'odeur du red-cedar envahit toute la rue, avec un pic
particulièrement sensible pendant quelques heures après chaque pluie qui
rajeunit les effluves.
Ces montagnes de bois n'ont pas manqué d'attirer l'attention de
tout le village et au delà. Lorsque, avec 8 jours de retard, je me pointe à la
mairie pour expliquer que j'ai engagé des travaux et que j'ai oublié d'en
faire la déclaration légale, le maire, conciliant, me dit : "Oui, je
sais, tu refais ton toit en bardeaux de red cedar !"
Nous allons donc enfin entrer dans le vif du sujet. Le chantier
va prendre de l'ampleur : plusieurs amis nous ont rejoint et vont travailler
avec nous toute la semaine. Il y a maintenant une quinzaine de personnes dans la
maison, un minimum d'organisation devient nécessaire.
Tout d'abord, il fait maintenant épouvantablement chaud. Nous
sommes au coeur de la vague de chaleur, la température atteint 35°C dès 11
heures du matin. Pas question de travailler au delà, donc pas le choix : lever
à 6 heures, travail de 7 à 11. Et puis retravail en fin de journée, à partir
de 18 heures.
Il faut aussi penser à la logistique générale du chantier.
Tout ce monde au travail, mine de rien ça boit et ça mange, une équipe se met
en place pour assurer les repas et les pauses casse-croûte. Chacun prend donc
son rôle, selon ses envies, ses compétences, ses affinités avec le voisin.
  
Dominique à la logistique, Cécile qui préférera finalement
lui tenir compagnie plutôt que de travailler trop près du ciel, les enfants et
leur participation active au chantier
Un beau matin, le premier bardeau est cloué. Un premier paquet
de 1,8 m² a été prélevé sur la palette du parking, il a été porté à dos
d'homme jusqu'au monte-charge, hissé au sommet de l'échafaudage. D'autres bras
l'ont saisi et lui ont fait traverser la totalité du toit. Jeté au sol, il a
été éventré d'un coup de cutter. Les bardeaux se sont répandus, Gilles en a
saisi un, l'a montré alentour à qui voulait l'entendre, et a dit "Je vais
vous montrer !".

Dernier petit coup de balai avant la pose du premier rang
Et voici la technique qu'il nous a expliquée :
Sous chaque rang de bardeau il y a un rang de toile goudronnée
de 50 cm de large. On l'étale en la déroulant à partir d'un rouleau qui est
hyper lourd, et on l'agrafe pour ne pas que le zéphyr l'emmène vers les cieux
le temps qu'elle soit couverte de bardeaux.
Puis on pose une rangée de bardeaux, alignée verticalement sur
un trait de cordex. La première rangée dépasse assez largement du toit.
Chaque rangée suivante laisse apparaître 25 cm de la précédente. Etant
donné que les bardeaux mesurent 60 cm de long, il y a un recouvrement de 3
épaisseurs par endroit.
Ensuite, on pose une nouvelle couche de toile goudronnée, puis
un autre rang de bardeau, dont chaque élément doit venir recouvrir le joint
entre deux bardeaux de la rangée précédente.
Enfin, troisième couche de toile godronnée et troisième
couche de bardeau. Mais attention, de plus en plus subtil : chaque bardeau de ce
rang doit couvrir les joints des deux rangées précédentes, et ce de plus de 2
cm.
Les rangs suivants continuent sur la même logique. C'est assez
technique au début, il y a plein de choses auxquelles il faut penser en même
temps. Ma première réaction a été de penser que je n'y arriverai jamais,
puis finalement je m'y suis fait, et probablement aussi qu'avec le temps je suis
devenu moins exigeant sur les critères de pose.
Bref, les premiers bardeaux sont posés.

LE rang 1, et les premiers bardeaux cloués.
Il n'est pas facile de travailler à plus de 2 sur un rang sous
peine de se marcher sur les pieds, de défaire ce que le précédent a fait et
d'arriver à une quantité invraisemblable de non recouvrement de joints. Très
vite, plusieurs fronts d'attaque sont lancés en différents endroits du toit.
Les premiers rangs sont lents et difficiles. Chacun hésite,
s'interroge intérieurement, appelle le chef de chantier pour obtenir
confirmation d'une hypothèse ou apprendre un nouveau geste. Un pro pose,
paraît-il, 1m² par heure. A nos débuts, nous sommes peut-être au quart de ce
rendement. A vouloir s'assurer de tout penser à tout, parfois près de deux
heures sont nécessaires pour monter un seul rang, cent fois défait et refait
avant d'être finalement validé par le clouage.
Inversement, parfois soudain tout semble s'emboîter comme il
faut, le bardeau tiré au hasard dans la pile vient naturellement trouver sa
place à la suite du précédent, et de longues séries sont mises en place sans
efforts de réflexion. Le plaisir est malheureusement parfois gâché lorsque
Gilles s'approche et constate qu'on s'est trompés de ligne ou qu'on a oublié
de veiller à un détail depuis le début de la rangée, explication lumineuse
et désagréable de la facilité avec laquelle on a avancé. Alors on essaie de
bricoler pour ne pas avoir à tout démonter, mais il est parfois nécessaire de
le faire, ce qui ne va pas sans casse car les bardeaux sont des objets fragiles
!
Très souvent, il fait procéder à une légère retouche d'un
bardeau, pour qu'il vienne s'ajuster au plus proche du précédent et du
suivant. Chacun est armé d'un cutter, outil qui suffit largement à travailler
ce bois léger. Plaisir de planter la lame dans le fil du bois, et de la pousser
doucement mais fermement au travers de la matière qui s'ouvre doucement
en chuintant une note de plus en plus aigüe. Un petit claquement bref ponctue
le moment où le bois cède, et une longue écaille se détache et tombe à
terre.
Jour après jour, l'ambiance s'installe sur le toit. Les
questions se tarissent, la technique pénètre les gestes, laissant de plus en
plus de liberté aux pensées intimes de vaquer ou elles veulent bien aller. Ce
sont de grands moments de calme sur le toit, efficaces et pensifs, durant
lesquels nous progressons lentement mais sûrement vers le fameux "m² par
heure" des poseurs professionnels.
Une fois par jours environ, le silence est interrompu par le
voisin qui apparaît sur sa terrasse (donnant à la base de l'un des pans de
toit) : "Hé bien, on ne chôme pas par ici !", ou "Ha, il vous
fait travailler, c'est bien, quand vous aurez fini venez donc chez moi, j'aurai
quelques petites tâches à vous proposer !". De jours en jours, les
interventions sont plus sobres : on sent le respect qui gagne sur la moquerie
affectueuse. Tous ces néos, avec plein de filles, en plus, à travailler sur un
toit, c'était pas gagné d'avance, mais il faut bien se rendre à l'évidence :
ça avance, et c'est beau !
Chaque équipe travaille à sa façon. Dans celle-ci, Michel
pose et Hoël (son fils) cloue. Anne et Cécile posent toutes les deux tout en
clouant.
Bruno et moi, on n'arrête de pas de changer de stratégie à chaque
changement de rang, lorsque l'interruption nécessaire à la mise en place d'une
nouvelle bande de toile goudronnée vient perturber le rythme de travail
fraîchement adopté.
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