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"Une rose au paradis" est le titre
d'un roman de René Barjavel, que
j'ai aimé, comme tous ses romans...
Il y est question d'un couple
d'enfants qui suvit à un cataclysme
nucléaire. Lisez-le. Mais ne
cherchez pas le rapport avec
l'histoire qui suit, il n'y en a
pas, sinon le titre. L'histoire
elle-même m'a été inspirée par un
fait divers survenu pas loin de là
où je vis, qui m'a été raconté par
deux des personnes qui l'ont vécu.
Merci à eux.
"Le paradis... c'est le paradis,
ce pays"... la bouche arrondie en
une moue songeuse, les mains
derrière le dos, François appuie
chaque mot d'un lent hochement de
tête. Face à l'étroite fenêtre de
pierre, il contemple, loin en
contrebas, les crêtes des Cévennes
qui moutonnent à l'infini... les
nuances de bleus s'approfondissent
avec la distance et lui donnent
l'impression de se fondre
progressivement dans le ciel. Chaque
fois qu'il vient dans cette maison
accrochée haut sur le versant nord
de l'Aigoual, hélas trop rarement à
son goût, quelque chose le touche
profondément. C'est peut-être ce
contraste époustouflant entre la
rudesse des arêtes de schiste et la
manière dont les hommes se sont
malgré tout emparés de ce pays pour
y exploiter chaque mètre carré de
terrain, en bâtissant toutes ces
terrasses incroyables. Quelle
volonté, quelle énergie ! Mais
quelle gratification, au final, de
voir le travail accompli. Ces gens
là ne doivent guère avoir le temps
de se poser des questions
existentielles... tant mieux pour
eux ! Aujourd'hui, François est
particulièrement troublé. Il en a
tant sur les épaules. Et l'échéance
qui l'attend est tellement énorme.
Quand il est ici, quand il a sous
les yeux cette montagne simple, il
se demande, oui, s'il doit vraiment
s'engager dans cette nouvelle folie.
Une raison. Il cherche une seule
raison pour ne pas tout abandonner.
Revenir à une vie simple, concrète,
comme les gens qui travaillent
ici... Et ce matin encore, comme
depuis des semaines, cette raison,
il ne la trouve pas.
***
Les murs de la grande pièce
principale de la ferme sont presque
totalement nus. Seule une photo est
accrochée au dessus de la table
familiale. Un tirage grand format
sous verre. L'image est centrée
autour de deux personnes qui se
serrent la main dans un paysage de
prairie verte. Quelques vaches
broutent tranquillement à
l'arrière-plan. Le premier
personnage est de dos. C'est un
homme barbu, grand et mince,
légèrement courbé vers l'avant pour
se mettre à hauteur du second
personnage. Celui-ci, de face,
regarde le premier dans les yeux.
C'est un personnage connu. Tellement
connu que tout français de ce début
du 21ème siècle l'identifie
instantanément. Plusieurs personnes,
de dos, contemplent attentivement la
scène : une femme qui semble assez
âgée, une jeune femme qui tient un
bébé dans les bras, deux hommes. A
l'arrière plan, à moitié cachés par
les deux principaux protagonistes de
la scène, se tiennent deux gendarmes
au garde-à-vous, raides comme des
piquets. De cette photo se dégagent
des impressions complexes,
contradictoires. Le paysage à la
fois grandiose et rude. Les gens
rassemblés ici, qu'on devine
impressionnés, autour de cet homme
important. Mais surtout, le regard
de cet homme, dans lequel on lit...
de l'admiration, d'abord. Mais
aussi, quelque chose comme une
grande gratitude. Et enfin, une
résolution solide, une volonté
immense, qui dépasse de très loin ce
dont un homme ordinaire est capable.
Debout à côté de la photo
accrochée au mur, Henri regarde par
la fenêtre. Il contemple les
prairies, et au loin la lavogne dans
laquelle ses vaches vont boire
chaque soir. Il se souvient de tout
ça comme si c'était hier, et il me
raconte.
La veille du jour où la photo a
été prise, alors qu'il rentrait des
balles rondes près du menhir, il
avait vu au loin une grosse voiture
noire approcher sur le plateau par
la route de l'Hospitalet, une grosse
berline de luxe aux fenêtre fumées,
un genre qu'il n'avait jamais vu par
ici. Il y avait quatre hommes
dedans. La voiture roulait au
ralenti, comme s'ils cherchaient
quelque chose. Ils avaient pris à
droite vers la Bastide, et puis
finalement ils s'étaient garés en
face de la lavogne. De son
promontoire Henri les avait vu
sortir, tourner un peu autour de la
voiture, puis finalement s'égailler
à pieds dans toutes les directions.
L'un d'entre eux était passé au pied
de la colline sur laquelle Henri
travaillait. Il s'arrêtait
fréquemment dans la prairie,
observait attentivement les
environs. Quand il était passé à sa
hauteur, leurs regards s'étaient
croisés mais il n'avait rien dit et
il avait continué pour disparaître
dans le bois de pins près de la
falaise, au sud du plateau. Henri
était resté planté là, à se demander
qui étaient ces drôles de gens qui
partaient en exploration sur ses
terres sans se présenter. Le soir,
quand il était revenu donner à
manger au troupeau, la voiture avait
disparu. Ils en avaient un peu parlé
à table, avec Martine, et puis ils
n'avaient pas trouvé d'explication
alors dans un haussement d'épaules
ils avaient changé de sujet.
Le lendemain en fin d'après-midi,
Henri est allé à la lavogne pour
nourrir les bêtes. Malgré lui, il
avait repensé plusieurs fois à cette
histoire pendant son travail de la
journée, et il n'a été qu'à moitié
surpris quand il a vu la voiture
noire aux vitres fumées garée là, à
moins de trente mètres des
mangeoires. Cette fois il n'y avait
qu'un seul type. Planté le cul sur
le capot, les bras croisés, il a
regardé Henri approcher en tracteur
en faisant la gueule. "S'il veut
rester discret, cette fois c'est
raté !", a pensé Henri en souriant
intérieurement. Effectivement, quand
le gars a compris qu'Henri allait se
mettre au travail très exactement à
l'endroit où il se trouvait, il
s'est redressé d'un coup de reins, a
fait deux pas en avant et est resté
là, raide comme un piquet, les bras
pendants le long du corps, l'air de
chercher comment il allait gérer la
prise de contact . Il s'est approché
et a demandé à Henri s'il était le
propriétaire. Henri a hoché la tête,
curieux de la suite.
"Désolé !", commence le type avec
l'air du gars qui n'est pas désolé
du tout. "Excusez-nous de ne pas
vous avoir prévenu. Une personnalité
va venir prendre un hélicoptère ici
même cet après-midi !
- Ah bon, répond Henri. Bien." Il
reste silencieux quelques secondes.
Il aime bien rester silencieux,
parfois, quand il rencontre des
nouvelles personnes qui lui semblent
bizarres. Souvent les gens ne
supportent pas le silence, et se
remettent à parler d'eux-même, et là
ils disent des choses intéressantes,
parfois. Mais le type n'ajoute rien.
Il semble, en fait, préoccupé par
autre chose, il balaie les alentours
de longs regards circulaires, et se
désintéresse totalement de Henri,
qui ajoute finalement : "Et...
euh... qui ça, comme personnalité ?"
- Désolé, Monsieur, ça, je n'ai
pas l'autorisation de vous le dire
!". C'est dit sans animosité, mais
le ton est ferme, sans appel, et
l'homme s'éloigne vers sa voiture.
Henri n'est pas énormément
curieux. Il est même assez affable.
Tranquille avec lui-même et avec les
autres. Ces gens doivent "accueillir
une personnalité" ? Bien,
accueillez, accueillez. Sur son
terrain ? Pas de problème. Sans lui
demander quoi que ce soit ? Ma foi,
il aurait préféré être averti, mais
que voulez-vous, les gens sont comme
ça aujourd'hui, tout leur est dû !
Si une personnalité vient prendre un
hélicoptère sur son terrain, il n'en
mourra pas, alors il ne va pas non
plus se pourrir la vie avec ça,
allez. Mais tout de même... cette
personnalité... qui donc ça pourrait
bien être ? Un homme politique ? Le
Président du Conseil Général ? Non,
pas possible : il n'utiliserait pas
un hélico pour venir de Mende... un
hélico, c'est pas rien ! Il paraît
que ça coûte plus de six mille
francs l'heure de vol. Dans la tête
d'Henri, ça tourne, ça cherche. Il
faut remonter plus haut... Le
président de la Région ? Est-ce que
c'est suffisamment important, un
Président de région, pour venir en
hélico de Montpellier ? Sans doute
que oui, d'ailleurs Henri a souvent
entendu parler de ses voyages
fastueux, au Président de Région. Ca
se pourrait, mais il viendrait ici,
chez lui, sur la can de
l'Hospitalet, le Président de région
? Absorbé dans ses pensées, Henri
n'entend d'abord pas encore le
ronronnement qui grandit là-bas, au
nord, vers le massif du Lempézou...
***
"Chef, chef, regardez, une
hélicopeutère !
- Putain, Lambert, tu fais chier
avec cette blague !"
Le brigadier Lambert tourne une
tête faussement désolée vers son
collègue Boutet, que ça ne calme pas
du tout.
"C'est vrai quoi, tu nous la sers
combien de fois par jour ?"
- C'est vrai, mais cette fois
c'est pas une blague. Regarde
là-bas, au dessus de la can, ya un
hélico qui tourne, et il a tout
l'air d'avoir envie de se poser !
- Ah ouaih ? Fais voir ?"
Depuis deux jours qu'il ne se
passe rien de notable dans le
quartier, la brigade de gendarmerie
de Barre-des-Cévennes s'ennuie. Pas
une plainte, pas un fait divers, pas
une mission officielle, rien. On a
fait tranquillement de l'ordre dans
les papiers, passé le balais sous
les bureaux, et puis maintenant on
laisse passer le temps comme on
peut. Dès qu'il a 5 minutes, Boutet
bricole un ou deux solitaires sur
l'ordinateur du bureau, et là il
vient de s'en faire quelques
dizaines d'affilée alors il a un
léger mal de tête, ce qui explique
son démarrage au quart de tour.
Lambert, lui, il passe le temps à la
fenêtre, les mains derrière le dos,
ou accoudé au rebord. Il observe.
Une voiture qui passe au ralenti
dans l'unique rue de Barre, un vol
de grands corbeaux au dessus du
ravin de Grisoulle, les minuscules
hameaux dispersés dans la montagne
sur le versant d'en face. Il les
connaît par coeur, à force. D'est en
ouest il y a le Roumassel, le
Crouzet, le Masbonnet, Billière...
Il y en a plein, chacun au bout
d'une route interminable de virages,
chacun avec ses quelques habitants.
En vingt ans qu'il travaille là,
Lambert n'en a pas visité la moitié.
Les gens sont plutôt du genre calme.
Encore heureux, remarque. Quoique...
des fois on aimerait qu'il se passe
un peu plus de choses, tout de même.
Et là, justement, il se passe
quelque chose.
"Ah oui, dis-donc, t'as raison.
Qu'est-ce qu'il fout là ? C'est en
pleine zone centrale du Parc
National, ça ! Il y a eu une demande
d'autorisation de survol ?
- Rien
- Hé ben voilà un p'tit truc à
nous mettre sous la dent ! Allez, on
y va !"
***
"Allez, François, c'est l'heure,
il faut y aller". Et voilà, la
semaine a passé, et François n'a
toujours pas la réponse à sa
question. Bêtement, il avait pensé
que comme d'habitude l'isolement
dans ce haut pays l'aiderait à y
voir plus clair... Les autres fois,
ça avait bien marché : le silence,
le paysage, le ciel... tout ça
l'avait toujours mis en paix avec
lui-même, disponible à la
réflexion... Mais là, rien ! La
magie du lieu n'a pas fonctionné
comme d'habitude. Il a manqué...
quelque chose, un détail que
François n'arrive pas à saisir. Et
voilà qu'au moment de quitter les
lieux il reçoit le rappel de son ami
comme un condamné reçoit l'ordre de
monter sur l'échafaud... Hmmm.
François sort et ferme la porte
derrière lui. Avec son ami ils
vérifient que chaque volet est bien
fermé. Ils ne reviendront pas de
sitôt, alors la maison doit être
prête à s'engager dans l'hiver, à
braver la neige comme un bateau qui
part pour une longue traversée. Dans
certains hameaux d'altitude, autour
du Mont Aigoual, il y a encore des
familles qui passent des semaines
entières calfeutrées chez elles
pendant que l'hiver se déchaîne. Une
situation qui terrifierait un
citadin ordinaire, avec son besoin
de maîtriser les choses, d'aller
normalement au travail quel que soit
l'état de la nature autour de lui.
Mais non, les gens d'ici font avec.
Ils attendent que les choses se
passent en bricolant tout ce que
l'agitation du reste de l'année ne
leur permet pas de faire, et puis un
matin ils sortent au grand soleil,
ils étirent leurs membres ankilosés
et ils reprennent leur vie en
sifflotant. Cette sagesse simple et
efficace tire à François un sourire.
Il leur est reconnaissant de
continuer à exister, les observer et
parler avec eux lui apporte
tellement ! Au détour de cette image
heureuse, François comprend ce qui
lui a manqué durant cette semaine.
Pour se préparer à l'échéance, il a
choisi l'isolement total. Pour la
première fois depuis qu'il vient
ici, il n'a pas souhaité rencontrer
les gens du lieu. Il s'est enfermé
dans son bateau au coeur de la
montagne, comme un navigateur
solitaire, juste accompagné d'un ami
parisien, propriétaire de la maison,
dont il apprécie la discrétion et le
silence, et il n'en est pas sorti,
pensant que les réponses viendraient
de lui... il ressent maintenant le
manque de manière criante.
"On a juste une heure avant le
rendez-vous, en voiture !" ajoute
son ami d'une voie enjouée qui tombe
à plat. Le compte à rebours est
maintenant lancé...
***
Dans un tonnerre de fin du monde,
l'hélico atterrit à côté de la
lavogne. Le sifflement du réacteur
emplit tout le paysage, puis diminue
et rend l'espace au silence. Deux
hommes en sortent. De loin, Henri
observe la scène, essaie de
reconnaître "quelqu'un". Non, ces
deux la sont des sous-fifres.
Poignée de mains entre l'homme en
noir et les pilotes. Ils se
connaissent, ils sont du même monde,
ça se voit. L'homme en noir leur
désigne Henri du pouce par dessus
son épaule, ils jettent un regard
fugage et désintéressé vers lui et
se mettent au travail dans sa
prairie comme s'ils étaient à
l'atelier. Ils sortent une échelle
et montent vérifier des trucs dans
les entrailles de la queue...
Tout ce remue-ménage impressionne
Henri qui repart de plus belle dans
ses hypothèses sur l'identité de "la
personnalité". Et si c'était plutôt
un important homme d'affaire ?
Peut-être qu'ils ont trouvé quelque
chose d'intéressant sur la can ? Sur
mon terrain ? Quelque chose de
précieux : de l'or, du diamant ?
Peut-être même du pétrole ? Alors le
président de l'entreprise qui va
exploiter vient se rendre compte par
lui-même ? Oui mais quand même,
comment ce serait possible qu'une
entreprise exploite son terrain sans
qu'il y ait eu des demande
d'autorisation, des arrangements
juridiques, voire des cessions de
droits d'exploitation, des
propositions d'achat... Non, ça ne
colle pas. Ou alors c'est quelque
chose de tellement énorme que je
n'aurai pas mon mot à dire ? De
l'uranium ? Fan de purge, si c'est
de l'uranium mon compte est bon, je
vais être exproprié comme un
malpropre, viré comme là-bas, aux
Bondons, sur le Mont Lozère.
***
"Putain de merde !"
Henri relève les yeux et aperçoit
l'homme en noir sautiller sur un
pied en se tenant l'autre jambe. Sa
belle chaussure noire cirée est
toute crottée... évidemment, il
vient de marcher dans une bouse
fraîche, ce con. Quand on vient
accueillir une personnalité près
d'une mangeoire à vache, on fait
gaffe où on met ses pieds, ou alors
on met des bottes ! Henri, ça le
fait sourire, ce type si propre sur
lui maculé de merde, mais le type a
l'air pas du tout, mais alors pas du
tout content.
"Et merde de merde, chiasse,
putain de bouse de merde !"
Il se dirige en sautillant vers
l'hélico, s'assoit dans
l'encadrement de la porte de la
soute, enlève sa godasse maculée et
la contemple lamentablement comme si
la fin du monde venait de
s'annoncer. Il la frotte dans
l'herbe pour enlever le plus gros,
et puis il sort un mouchoir de sa
poche et il commence à la briquer,
en crachant régulièrement dessus
pour essayer de retrouver une partie
du brillant initial. Incroyable.
Nettoyer la bouse de sa godasse avec
son mouchoir, Henri est sur le cul.
Et puis tout d'un coup, il fronce
les sourcils. La scène qu'il a sous
les yeux, il l'a déja vue... dans un
film. Un thriller d'il ne sait plus
qui, avec il ne sait plus qui. Il y
a une bande d'agents secrets, de la
CIA, ou quelque chose comme ça. Ils
sont tous en noir, avec des lunettes
noires cachant des yeux bleus pâle
lançant des regards tranchants comme
l'acier, des chaussures noires, une
bagnole noire aux fenêtres fumées...
Ils sont sur une affaire glauque à
souhait, ils viennent de tuer plein
de gens pour les besoins de la
mission... Mais ce sont des pros,
ils n'ont pas d'état d'âme, ils
bossent pour la raison d'état. Et à
ce moment, l'un d'eux marche dans
une merde de chien, et là, là
vraiment il est touché, il souffre,
putain qu'il souffre, il y tient
tant à ses godasses de marque. Henri
réalise tout à coup que cette scène
qu'il a sous les yeux est la même
que celle du film. Et ça, ça ne
laisse aucun doute : ce type en
noir, c'est un agent secret. Et ses
trois copains d'hier aussi, et ils
sont surement planqués pas loin dans
les collines, ils surveillent les
environs à la jumelle infrarouge,
ils braquent des fusils à visée
laser dans toutes les directions,
Henri vérifie d'un coup d'oeil s'il
n'y aurait pas un point rouge
tremblotant sur sa poitrine.
Bon sang : un hélico, des agents
secrets en pagaille... Tout ça
dépasse de très loin le président du
Conseil Régional et même l'homme
d'affaire vendeur d'uranium... Non,
il faut chercher plus haut, beaucoup
plus haut. Mais qu'est-ce qu'il y a
de plus haut qu'un vendeur d'uranium
? Quelqu'un de vraiment important,
mais qui aurait de bonnes raisons
d'être ici... Une ébauche d'idée
commence à germer dans l'esprit de
Henri. hmmm, oui, ouiouioui, il y a
bien... Henri n'y tient plus. Il a
beau être affable, il aimerait quand
même bien savoir. Il s'approche de
l'hélico et de l'agent secret qui
frotte sa godasse avec la dernière
énergie en produisant de minuscules
crachats entre ses lèvres pincées à
l'extrême.
"Dites moi, Monsieur, la
personnalité en question, ça ne
serait pas..."
Henri commence à se sentir bien
dans cette ambiance de secret, et
puis il croit bien qu'il a trouvé,
il est certain de son petit effet...
alors pour en rajouter un peu, il
prend des airs de conspirateur, il
se penche à l'oreille du gars en
noir, et lui sussure le nom auquel
il pense maintenant avec une
quasi-certitude. Le lustrage
enthousiaste de la godasse
s'interromp. L'homme en noir lève
lentement son regard bleu acier vers
Henri et le contemple d'un air
interrogatif pendant quelques
secondes en plissant les yeux. Il
jette un rapide coup d'oeil à sa
montre, soupire, et répond :
"Il sera là dans cinq minutes à
peine, alors disons que je peux
répondre à votre question. C'est
bien lui. Merci de nous faciliter le
travail et de ne le dire à personne.
Henri est sur le cul. Il a beau
avoir deviné, quand même, savoir
qu'Il va venir chez lui, pour de
vrai, sur son terrain, près de ses
vaches... c'est trop dingue ! Dans
son coeur ça tape, ça saute
d'émotion, ça se brouille... En
bégayant à moitié, il jette à
l'homme en noir "Pas de problème, je
n'en parle à personne, évidemment
!", et puis il le plante là et il
démarre en courant vers la ferme
pour alerter tout le monde, pendant
qu'une fourgonnette de gendarmerie
arrive à toute vitesse par la route
de l'Hospitalet, et vient se garer
au frein à main près de l'hélico.
Les brigadiers Lambert et Boutet en
descendent au pas de course et
s'avancent vers l'hélico le torse en
avant et le pas décidé. Ils
jubilent, c'est un cas de flagrant
délit manifeste, ils vont pouvoir
s'amuser un peu.
L'homme en noir, toujours assis
dans l'encadrement de la soute de
l'hélico, met la dernière main au
lustrage de sa chaussure. Elle a
maintenant retrouvé une allure plus
correcte, mais hélas pas encore
impeccable car il reste un filet de
bouse incrusté juste dans le pli du
cuir au dessus de la semelle, c'est
le genre de truc impossible de
ravoir sans une bonne brosse au
chiendent, en tout cas pas avec son
mouchoir tout crade. Sans comprendre
la gravité de ce qui se joue entre
l'homme en noir et sa godasse,
Boutet déclame pompeusement et avec
un rien d'agressivité forcée :
"Gendarmerie de Barre des
Cévennes, bonjour. Vous êtes en zone
centrale du parc National des
Cévennes, survol interdit à moins de
3000 mètres, atterrissage interdit,
pas de demande d'autorisation, vous
êtes en double infraction. J'espère
que vous avez d'excellentes raisons
d'être là, dans le cas contraire ça
va vous coûter très cher !"
Le lustrage de la godasse
s'interromp une fois de plus.
L'homme en noir reste immobile
quelques secondes, le mouchoir
maculé suspendu en l'air. Qu'est ce
que c'est que ces guignols ? Et le
Parc National des Cévennes, c'est
quoi encore ce truc ? Jamais entendu
parler, mais cette histoire
d'infraction ça le fait doucement
marrer. Très doucement, il pose son
mouchoir, remet sa godasse (ça ira
comme ça pour le moment, il la
finira ce soir), puis saisit son
portefeuille lâchant un long soupir
résigné. Il en sort sa carte d'agent
des services de renseignement et va
la brandir au nez des deux imbéciles
en leur disant leurs quatres vérités
quand un bruit de voiture se fait
entendre à l'est. Tous les regards
des personnages en présence
convergent vers une 2 CV jaune
citron qui vient d'apparaître sur
l'horizon. Elle avance à petite
vitesse sur la route de l'Hospitalet
et cahote a chaque nids de poule
qu'Henri a fait dans le goudron avec
son tracteur à la fin de l'hiver et
que la DDE n'est jamais venu
boucher.
A peine quelques secondes plus
tard, des éclats de voix arrivent du
sud. Les regards convergent vers ce
nouveau point focal. C'est Henri qui
revient de la ferme. Il y a alerté
sa femme et à sa soeur, puis a passé
vite fait deux ou trois coups de fil
à quelques cousins et copains des
environs, ils ont rappliqué à toute
vitesse et maintenant une petite
foule traverse la prairie au pas de
course en montrant la 2 CV du doigt
et en poussant des cris
d'enthousiasme. Le beau frère, un
appareil photo à bout de bras, prend
des clichés à tout va, l'hélico, la
2CV, les gendarmes, tout en courant
comme un grand reporter en mission
de guerre.
"C'est pas vrai !", s'écrie
l'homme en noir en se frappant le
front de la main. Lambert et Boutet
ne savent plus ou donner du regard
et encore moins décider d'une
attitude cohérente. Il se passe ici
des choses qui les dépassent et ils
décident tacitement de la fermer et
de laisser venir les choses. Et de
fait, les choses viennent, au rythme
lent de la progression de la 2 CV
jaune qui grandit doucement sur la
route. Tout le monde peut maintenant
constater qu'il y a deux hommes à
bord. Le conducteur est grand et
mince, et le passager plus petit,
plus râblé, porte un chapeau.
Lambert, qui a une meilleure vue
que Boutet, regarde fixement la 2 CV
qui est maintenant toute proche. Il
est manifestement soumis à un
violent trouble intérieur. Un
soupçon énorme, impossible, grandit
en lui. Et soudain il crie à son
collègue :
"Nom de Dieu, Boutet, c'est le
grand chef !
- Qui ça, le colonel ? demande
étonné Boutet qui ne reconnaît pas
du tout sa silhouette
caractéristique."
Lambert se fige dans le
garde-à-vous le plus rigide qu'il
ait jamais adopté, et, la bouche
tordue pour parler à Boutet sans que
ça se voie, ajoute avec la voix
blanche pour ne pas que ça s'entende
:
"- Mais non, imbéfile, le chef
FUPREME, merde t'es aveugle ou quoi
?"
Quelques secondes supplémentaires
sont nécessaires à cette information
pour pénétrer réellement le cerveau
de Boutet et atteindre une zone ou
elle est traitée, comprise, et donne
lieu à une réaction en retour. Il se
fige à son tour au garde à vous, à
l'instant exact ou la 2 CV et la
tribu familiale d'Henri
s'immobilisent face à face au pied
de l'hélicoptère. Le petit moteur
s'éteint en toussotant, et un court
silence se fait sur le plateau.
L'homme en noir bouge enfin, se
dirige vers la portière passager de
la 2 CV couleur citron et l'ouvre en
inclinant légèrement le torse.
"Monsieur le Président"
François Miterrand descend de la
voiture et jette un regard
circulaire. Il était prévu qu'il
embarque dans la plus grande
discrétion : il y a bien là une
quinzaine de personnes. Ses pilotes,
d'accord... Son agent de sécurité...
tiens, ses chaussures ne sont pas
impeccables, aujourd'hui, il a
encore dû marcher dans quelque chose
de pas net, il est vraiment
incorrigible. Il s'attarde un moment
sur les gendarmes... ils ont l'air
coincés, ceux-là, dis-donc. Avec un
petit sourire en coin, il leur passe
devant sans les mettre au repos. Il
n'a jamais aimé les bleus. Mais tous
ces civils. Comment tant de civils
peuvent se trouver en cet instant au
milieu de rien ? Le Président les
observe un moment. A bien regarder,
il détecte des traits communs dans
leurs visages, sans doute des
membres d'une même famille. Hmmm,
une ferme est visible au loin, ils
vivent là, sans doute.
Ils le regardent tous en silence,
en écarquillant les yeux. Il a
l'habitude. Parfois c'est une
épreuve désagréable, il se sent
jugé, jaugé, ou bien il perçoit une
attente énorme, une exigence qu'on
n'aurait vis-à-vis de personne
d'autre. Qu'il est fatigant d'être
sans cesse pris pour Dieu le Père.
Aujourd'hui c'est différent. Les
visages tournés vers lui sont
excités, certes, mais bienveillants.
Le silence se prolonge, serein. Un
léger vent fait bruisser les herbes
sèches. Le Président sait qu'il doit
faire quelque chose, d'une manière
ou d'une autre. Pas une action
d'éclat ni une répartie médiatique.
Il doit être juste, avec lui-même et
avec ces gens. Alors il commence à
serrer les mains, dans l'ordre où
elles se présentent à lui. Mais à
chaque fois, il prend le temps de
bien regarder la personne qu'il a en
face de lui, de s'imprégner de son
visage, d'essayer d'y lire un peu de
sa personnalité, d'y puiser un
enseignement sur la relation entre
les êtres humains. Et ce qu'il voit
le surprend. Ces gens qui savent
mener leur maison-bateau au travers
de l'hiver, qui bâtissent des
terrasses sous les arêtes de
schiste, ils croient en lui. En lui,
et en personne d'autre. Sans excès,
sans idolâtrie, ils sont avec lui,
c'est tout. Et c'est énorme.
A son tour, Henri s'avance au
milieu du cercle, la main tendue. Le
Président le considère un instant,
et lui demande :
"Vous êtes l'agriculteur qui
exploite ces terres, n'est-ce pas ?
- Oui, Monsieur le Président,
c'est moi, répond Henri
tranquillement". Le Président reçoit
cette voix grave et calme avec
bonheur et soulagement. Il sait
maintenant qu'il ne quittera
finalement pas ce pays sans en avoir
rencontré les occupants. Brièvement
mais vraiment. Il ajoute :
"Vous habitez un bien beau pays,
monsieur. Rude, mais beau !"
Pour souligner la profondeur de
son discours, le Président impulse
solennellement un double rebond à la
poignée de mains, en phase avec les
mots "rude" et "beau". Henri n'est
pas naïf. Cette phrase, elle sent la
belle formule préparée à l'avance,
travaillée pour avoir de l'allure,
prête à être dégainée précisément
dans ce genre de circonstance, en
présence d'un rural inconnu à qui il
faut bien dire quelque chose. Elle a
dû être servie et resservie sur bien
des terroirs. Il le sait bien,
Henri, que son pays il est beau mais
rude. Il le sait beaucoup mieux que
Monsieur le Président, même si
celui-ci s'exprime avec l'air de
lui apprendre une grande vérité. En
d'autres circonstances, Henri aurait
été un rien agacé par cette
assurance. Mais là, Henri perçoit
une sorte d'hésitation, de timidité
chez le Président, qui semble
vouloir dire autre chose. Alors
Henri attend, en silence, ce que le
Président a vraiment à lui dire. La
poignée de mains se prolonge, et
finalement le Président ajoute :
"Et, euh... ne vous arrive-t-il
jamais d'être, comment dire...
découragé ? Par l'ampleur de...
euh... votre tâche ? Je veux dire...
tout ça, vous voyez ?" Son bras
libre, à l'aide de volutes
alambiquées, désigne le paysage qui
les entoure
La poignée de mains s'éternise,
regards croisés. Quelque chose se
joue en silence, l'assemblée se
tait, respectueuse et attentive.
Henri contemple quelques instants le
visage interrogatif du Président.
Finalement, il s'incline légèrement
pour s'approcher, et il lui murmure
quelques mots à voix basse. Le vent
les emporte avant qu'ils ne
parviennent aux oreilles des
spectateurs immobiles, mais le
Président, lui, les a parfaitement
entendus. Il se fige un moment pour
bien les intégrer, pour ne rien en
perdre. Lorsqu'il en comprend le
sens, il sent toutes ses
interrogations, toutes ses
hésitations, toute sa fatigue le
fuir. Des fils depuis longtemps
rompus tissent une nouvelle toile,
une pespective se dessine. Son
visage s'éclaire, sa poignée de main
reprend de la vigueur et il lance à
Henri un regard infiniment
reconnaissant. Un léger déclic lui
parvient de sa droite, un bruit
d'appareil photo. C'est le
beau-frère d'Henri. Il a tellement
mitraillé qu'il ne lui reste plus
qu'une unique pose sur sa pellicule,
et il vient d'appuyer sur le bouton,
immortalisant sans le savoir un
instant historique. Ce sont toujours
les beaux-frères qui prennent par
hasard les clichés historiques.
Aucune photo ne doit être prise en
dehors des sorties publiques
officielles, mais le Président s'en
fout, il doit bien ça à cette
famille, à ce Henri qui vient de lui
livrer la solution, alors il ne
cille pas, il fait celui qui n'a pas
entendu.
Quelques minutes plus tard,
l'hélico s'éloigne vers le nord, la
voiture noire, le fourgon de
gendarmerie et la 2 CV jaune
rapetissent sur la route de l'Hospitalet.
La famille d'Henri reste plantée là
un moment, dans la prairie redevenue
silencieuse, puis reprend le chemin
de la ferme.
Par la fenêtre de l'hélicoptère,
le Président contemple un moment les
vallées cévenoles qui fuient. Loin
vers le sud, le village dans lequel
il a passé quelques jours est encore
visible quelques instants, à présent
réduit à un point à peine visible.
Le Président repense à ce que lui a
dit cet agriculteur pendant leur
poignée de main. Des mots lumineux
dont il se souviendra toujours.
"Bien sûr que je suis parfois
découragé, Monsieur le Président.
Mais si je ne le fais pas, personne
ne le fera à ma place."
Songeur, le Président regarde le
village disparaître derrière les
larges croupes du Mont Lozère. Et
puis il s'adresse au copilote :
"Emile, soyez gentil, appelez mon
chef de cabinet et dites-lui que je
me suis décidé. Il comprendra."
Quelques jours plus tard, le
Président annonçait officiellement
qu'il se présentait à sa propre
succession. On était en 1988. |