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Février 2004 C'est un versant escarpé, couvert de chênes verts torturés et courts sur patte. Il n'est pas difficile de deviner qu'il se sont récemment imposés ici, après que l'homme a abandonné l'entretien obstiné de ces lieux difficiles. De loin en loin, une arête de rocher acérée émerge du couvert végétal et offre ses couleurs dorées à la lumière tiède du soleil couchant . En y grimpant, on peut s'extraire un moment de l'étouffante voûte de feuilles sous lequel il fait sombre, presque nuit pour nos yeux habitués à l'éblouissante clarté de cette belle après-midi d'hiver. José, Loïc et moi, nous progressons tout doucement vers le sud, parfois perchés sur quelque alignement minéral, souvent courbés dans le bartas, griffant nos bras aux méchantes ronces qui envahissent chaque portion d'espace disponible. Le pays est vide. Personne n'y a plus rien à faire. Une nouvelle plongée dans l'ombre nous amène de manière inattendue au coeur d'une vieille ruine, encore invisible il y a quelques secondes. La roche a été taillée de manière à ménager un petit espace horizontal rectangulaire, on y voit encore la trace des milliers de coups qui ont patiemment gratté la pierre, copeau après copeau. Des restants de murs subsistent ça et là, à peine visibles dans la pénombre. Au milieu de la terrasse, un chêne vert a réussi à s'implanter directement dans le minéral, profitant sans doute de quelque faille dans laquelle ses racines forcent sans relâche pour écarter le passage. Le jeu des feuillages avec le soleil laisse percer un rayon qui troue l'obscurité et apporte une touche de chaleur et de magie au lieu. Le poids de la civilisation passée se fait sentir. Au coeur du faisceau lumineux, une touche de couleur vive attire le regard : un simple bout de ruban plastique blanc rayé de rouge est sommairement noué à une petite branche. Il a l'air neuf, et sa présence en ce lieu qu'on pourrait croire définitivement ignoré des hommes me paraît insolite. José, lui, ne s'étonne pas, il nous accompagne justement pour nous faire découvrir les raisons de cette énigme. Continuant notre progression vers le sud, de loin en loin, il nous est facile de découvrir d'autres rubans, qui dessinent le long du versant un itinéraire encore virtuel. Nous courons de l'un à l'autre, toujours plus loin. Le soleil est maintenant passé derrière la crête et l'ombre a envahi la montagne, installant subitement une fraîcheur sensible. Au tournant du versant, nous apercevons au loin une énorme bête jaunâtre endormie. C'est une pelle mécanique. Derrière elle, une cicatrice récente zèbre la montagne : les premiers lacets de la piste qui va bientôt raccorder Cabridou au reste du monde. La décision n'a pas été facile à prendre pour Gwen et José. La vie telle qu'ils se l'étaient inventée, loin des routes, loin de l'agitation du monde, leur convenait par beaucoup d'aspects. Beaucoup de moments de bonheur et de cohérence avaient déjà chargé le lieu de sa force. Mais il y avait aussi des aspects pénibles. Toujours tout porter, à la descente pour amener le nécessaire, mais aussi et surtout à la montée. Et puis, être isolé, ça coupe un peu du monde, aussi... Alors, lorsque l'opportunité de réaliser une piste à moindre coût s'est présentée, après mûre réflexion, ils ont fait le pas. Et maintenant, jour après jour, la pelle mécanique tire derrière elle sa trace de civilisation. Cabridou vit ses derniers instants de cabane retirée du monde. Gwen et José attendent avec une impatience mêlée d'appréhension le moment où la pelle va effectuer son demi-tour au dessus de leur cabane et repartir par l'itinéraire tout neuf qu'elle aura ouvert. Que va-t-il se passer ensuite ? Que deviendra leur vie ?
Les aménagements, l'arrivée de la piste, les outils... toutes ces nouveautés semblent annoncer pour bientôt une vie plus facile, plus confortable. Pour la première fois, Gwen et José ont imaginé pouvoir accueillir des enfants dans ce lieu. C'est une grande et belle nouvelle. Tout va pour le mieux. Pourtant... quelque chose que je n'arrive pas à identifier m'intrigue. Lors de notre précédent passage, la cabane était minuscule, le domaine encore très resserré au coeur de la broussaille, mais une sorte de tranquille évidence régnait sur les lieux : c'est ainsi que tout devait être. Aujourd'hui, de grandes choses sont en cours mais tout est figé dans un état intermédiaire et improbable. La nouvelle cuisine est encore ouverte à tous vents, j'ai eu du mal à y retrouver la râpe à fromage que je voulais revoir et toucher encore. Elle était ensevelie parmi des objets pour moi anonymes et je lui ai trouvé triste mine de ne pas être mieux mise en évidence. La nouvelle chambre attend son mur, un plastique noir claque dans le vent pour faire la jonction. Les arbres abattus pour éclaircir les environs jonchent encore le sol en tous sens en un inextricable fouilli. Gwen et José eux-même semblent être dans ce même état intérieur : celui d'un chantier interrompu, troublé par la fatigue, les interrogations... Les projets, pourtant toujours aussi nombreux, font la pause dans l'attente de ce qui va se passer... Mais alors, même dans cette vie là, cette vie qui me paraît entièrement belle, il y a des moments où on doute ? |
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