Rêve éveillé

La montagne tranquille

La frontière en fraude

 

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4 heures du matin, camping des Bossons. Je sors la tête par l'ouverture de la tente, il fait clair et calme. Je réveille Pascal : c'est bon, on y va. Vite debout, vite habillés dans le silence de la nuit, nous partons sans même avaler un morceau. Aujourd'hui on va passer la frontière en fraude.

Une drôle d'idée, à vrai dire, et pourtant partie d'une certaine nécessité. La veille nous étions encore en Italie, en vallée d'Aoste, avec deux amies, à réaliser des ascensions faciles sur ce beau versant. Le besoin de faire quelques achats nous avait poussés à passer le tunnel et rejoindre Chamonix pour la journée. Seulement voilà : les courses faites, mon habituelle négligence m'avait laissé sans portefeuille, sans doute oublié sur un banc public ou au fond d'un bar. Et nous étions devant l'alternative suivante : faire revenir les amies du côté français, abandonnant ainsi notre beau programme sur le versant italien... ou les rejoindre par un moyen à inventer, sans papiers. L'idée du passage en fraude ne fut pas bien longue à trouver, d'abord évoquée en rigolant puis rapidement adoptée pour de vrai. A 18 ans tout est facile.

Tant qu'à faire, nous voulions en profiter pour marquer le coup et emprunter un itinéraire d'une certaine ampleur. Là encore le choix fut rapide : des Bossons où nous nous trouvions, quoi de plus naturel que de monter directement jusqu'au pied du Mont Maudit en passant par les grands mulets, puis de redescendre sur le glacier du géant, le refuge Torino et l'Italie. Une belle balade en fait : 3200 m de montée et autant de descente, que nous n'envisagions absolument pas de faire en plus d'une journée ! Je sortais de 15 jours de stage initiateur alpinisme au CAF (le seul stage CAF que j'aie jamais fait de ma courte vie), j'avais enchaîné 10 autres journées avec les copains, on était en pleine forme, ça ne nous faisait pas peur. 

La météo du soir prise, nous voici confortés dans notre choix : le lendemain, belle journée. Dégradation orageuse dans le cours de la journée suivante, mais on serait dans la vallée depuis longtemps  !!! Dans un incroyable accès d'optimisme, nous réglons le réveil à 4 heures du mat'. Pour une balade d'une telle envergure, 4 heures c'est déjà l'après-midi !

Nous voila donc enchaînant dans la nuit les lacets du sentier qui monte vers la jonction. Nous avons décidé de prendre un pas calme pour tenir la distance, mais de rarement nous arrêter, et surtout d'anticiper la soif et la faim en mangeant et buvant abondamment le plus souvent possible pour ne pas craquer bêtement. La méthode s'avère payante, notre premier arrêt au point du jour nous trouve à la sortie de la végétation, et vers 7 heures nous voici à la jonction. 1500 mètres de dénivelé ont passé comme dans un songe, tout semble possible. Le glacier est très ouvert mais c'est encore une fois un plaisir de déambuler dans ce labyrinthe minéral les crampons aux pieds. Habitués aux fardeaux des raids de plusieurs jours, nous nous sentons si légers avec notre petit sac que nous jouons à sauter à droite à gauche beaucoup plus que la seule nécessité l'impose.

10 heures du matin, arrivée au refuge des grands mulets. Nous y montons pour prendre la météo et un peu de repos. La salle est calme, tout le monde est parti depuis belle lurette, les premiers entament déjà la redescente du sommet du Mont-Blanc. Renseignement pris auprès du gardien, le temps va se gâter demain matin très tôt. Ah... tiens, l'échéance s'est rapprochée... Mais ça n'est pas un problème, demain est un autre jour. Le gardien trouve que notre planning de journée est bien bizarre, il ne comprend pas pourquoi on part vers le haut à cette heure-ci.

Redépart à 11 heures. Petit plateau, grand plateau, nous avalons le dénivelé.


La montée sous le grand plateau. dernière photo avant la tempête

A 13h00 nous commençons à traverser à gauche pour rejoindre les pentes qui mènent au col de la Brenva. De loin je distingue une sorte de "double rimaye" : deux étroites crevasses qui courent parallèles au pieds de la pente. Me voilà bien étonné, moi qui ai souvent vu cet endroit barré par une rimaye de bonne taille. Lorsque nous approchons je sens mes tripes se serrer : les deux petites crevasses encadrent en fait un énorme, colossal pont de neige longitudinal qui obstrue partiellement la plus large rimaye que j'ai jamais vue : au moins 10m de large, et profonde, profonde... Nous passons sans encombre mais avec un certain pourcentage des muscles du corps contractés : si ce pont géant venait à céder sous notre poids, rien ne pourrait nous arrêter. Ouf, nous voici de l'autre côté. 

Nous reprenons la montée, dans des pentes plus raides, lorsqu'il nous apparaît brusquement que quelque chose a changé : accaparés par la peur de la rimaye, nous n'avons pas remarqué que le ciel s'est couvert : un épais voile cache à présent le soleil, et la température est en train de baisser rapidement, aidée par un petit vent qui se lève. A cet instant, nous n'envisageons aucunement de modifier notre projet, c'est pourtant là qu'il aurait été possible de le faire : le retour au refuge des grands mulets nous aurait pris 1 heure, alors que nous avions encore au bas mot 4 à 5 heures pour rejoindre le refuge Torino, et au moins 3 heures pour l'arête de l'aiguille du goûter. Mais la météo était bonne, il n'y avait pas de souci à se faire...

Nous accélérons tout de même le pas, du moins autant que possible car les kilomètres parcourus commencent à se sentir. C'est ainsi que démarre une espèce de course absurde : plus le temps se couvre, plus nous montons rapidement, pour essayer de prendre de vitesse le mauvais temps... A 14 heures nous débouchons au col de la Brenva, 4300 m, alors que les premiers coups de tonnerre grondent. Nous restons pourtant dans notre logique et commençons à courir en direction du Col du Maudit. L'itinéraire est maintenant horizontal et je le connais bien pour l'avoir parcouru récemment. Au moment ou nous parvenons comme des fous en haut de la raide pente de glace qui amorce la descente vers le col, l'enfer se déchaîne : des éclairs tombent sur les sommets tout proches, le vent est furieux et nous sentons avec horreur nos cheveux se soulever sous l'effet de l'électricité statique. J'avais 18 ans, j'étais encore pétri de mes lectures de Frison-Roche, et je me rappelais très bien de la phrase culte prononcée par Ravanel le Rouge dans "Premier de cordée" : "la foudre, au dessus de 4000 mètres ça ne pardonne pas". De quoi franchement nous démoraliser, et pourtant dans notre jeunesse et notre manque d'expérience nous réagissons bien. Il neige terriblement fort maintenant, on n'y vois pas à 2 m, on pose une main courante pour franchir la partie la plus raide de la pente de glace. Vite, vite, nous nous décordons, nous sautons dans le versant, corde à la main. Elle est trop courte pour nous mener en bas mais à mi-distance de la rimaye un pieu de bois nous permet de faire un relais et de repartir vers le bas de la pente encore invisible. Voila la rimaye, nous posons le pieds sur la neige, je commence à rappeler la corde... dont l'extrémité reste bloquée au niveau du pieu ! Zut de zut, j'ai été trop vite, je n'ai pas pris le temps de défaire le noeud qui s'est coincé entre la pente de glace et le pieu.

Je sens l'urgence, maintenant,  et sans réfléchir, je dis à Pascal "C'est pas grave, on part sans - pas question, répond Pascal, sans corde ici alors qu'on n'y voit rien c'est de la folie, on va se mettre dans la première crevasse qu'on va croiser !". Je me range à son argument, le problème est donc maintenant de récupérer cette foutue corde sous cette foutue neige et avec ces foutus éclairs qui ne laissent aucun répit au moral. J'ai plus de pratique que pascal, je devine qu'il ne se sent pas d'y aller, il n'y a rien à faire là je dois assurer... La pente est raide, j'ai peur, je n'ai jamais été très à l'aise sur la glace raide, et les conditions du moment n'arrangent rien. Heureusement, la corde est là pour me rassurer. Je la saisis dans la main droite, mon piolet dans la main gauche, et timidement, concentré, je pars dans la pente, sous les flots de neige qui dégoulinent du ciel et glissent sur mes bras, obscurcissent ma vue, m'étouffent à moitié. A un moment, l'esprit un peu troublé par tout ça, je décide brusquement de lâcher la corde pour me consacrer à mon seul piolet. Pascal s'affole "Reprends cette corde - Ca va comme ça - reprends cette corde, bordel, m'ordonne t'il en la ramenant à mon niveau. Je monte tout doucement et enfin j'arrive au pieu. Soulagement en haut et en bas. Vite, de nouveau rappel, cette fois je fais bien gaffe à le pas laisser de noeud avant de récupérer la corde, et nous nous encordons pour reprendre la descente vers le col du géant. Tout à coup les cieux se calment : en quelques minutes le vent tombe et les éclairs s'éloignent. Nous voici dans le silence, sous une chute de neige dense mais assagie. Par contre la visibilité est catastrophique : on n'y voit pas à plus de quelques mètres. Sur cette vaste épaule plus ou moins horizontale qu'est le col du géant, c'est extrêmement fâcheux car il n'y a aucun point de repère pour trouver la sortie, à savoir la seule pente de neige d'inclinaison raisonnable qui permet de redescendre facilement vers le col du midi. Comme de bien entendu nous n'avons ni boussole ni altimètre. Il est 15 heures, nous sommes à 4100 m d'altitude, sans possibilité de rejoindre un abri.

Nous sentons bien que notre situation est fâcheuse, mais continuons à avancer doucement dans la direction que nous croyons être la bonne, n'ayant pour le moment rien de mieux à faire. Le sol devient progressivement plat. Voilà le col, où aller maintenant ? Je montre à Pascal une masse sombre visible à quelques mètres : "rejoins ce rocher, on va s'arrêter faire le point". Faut il que j'ai eu l'esprit égaré à cet instant pour ne pas réaliser que cette masse sombre ne peut en aucun cas être un rocher puisque le col du géant est une selle purement glaciaire. Les premiers rochers sont à plusieurs centaines de mètres, en bordure de versant.

Pascal, lui, obéit sans se poser de question, et je le suis, préoccupé, lorsqu'il m'annonce tout doucement "C'est pas un rocher, c'est une tente".

Voilà notre situation qui change soudain du tout au tout : s'il y a une tente, il y a des gens. On va pouvoir causer, échanger, se donner des informations... Nous restons plantés là, immobiles et silencieux. Aucun son ne sort de cette tente et nous envisageons déjà qu'elle soit vide. Nous n'osons pas faire un geste. Des sentiments contradictoires m'assaillent : je sais que je vais avoir d'une manière ou d'une autre besoin de cette tente ou de ses occupants, mais établir concrètement le contact revient à reconnaître que nous sommes en difficulté, et en tout cas qu'une aide nous serait utile. Et ça, c'est difficile. C'est curieux comme on se blinde, comment on a les capacités de se voiler la face à certains moments.

Nous commençons à causer avec Pascal lorsque soudain la fermeture éclair s'abaisse d'un coup sec et qu'apparaît un visage féminin à l'air interrogatif. C'est une polonaise, qui est là avec son ami dont la tête apparaît à son tour. Ils parlent quelques mots d'anglais, et nous engageons la conversation comme nous pouvons, nous debout sous la neige et eux, visages sans corps encadrés par la toile de tente. Nous expliquons que nous avons été pris de court par le mauvais temps. A leur tour ils nous racontent qu'ils se sont perdus dans le brouillard, et que ne sachant plus où ils étaient ils ont posé le camp. Lorsque nous avouons que nous n'avons ni tente, ni duvet, ils nous invitent enfin à les rejoindre à l'intérieur.

Nous voici 4 dans une tente de 2. Tassés mais dans une chaleur relative qui nous réconforte.. La conversation se poursuit et peu à peu nous comprenons que nos hôtes sont soulagés de nous voir car ils s'inquiètent pour la redescente qu'ils ne connaissent pas. Ils ne se sentent pas de trouver leur chemin sans trace, et encore moins dans le brouillard. Quant à moi je suis soulagé également d'apprendre qu'ils ont le "nécessaire à brouillard" (boussole et altimètre). Avec ça je peux rentrer à la maison !

Les heures passent, la lumière baisse rapidement et il neige toujours. La faim nous tenaille et nous sortons nos seules provisions : un énorme pot de confiture de fraise et un grand pain. Nous commençons à nous faire de volumineuses tartines et à en proposer à nos amis mais voilà t'il pas qu'ils refusent, à notre grande surprise. Ils choisissent un minuscule sachet de soupe parmi une abondante réserve de provisions appétissantes et le cuisinent d'un air grave : "C'est pour économiser, au cas où on serait bloqués ici longtemps". Cette idée nous paraît parfaitement incongrue, à Pascal et moi. Dans notre esprit, quel que soit le temps demain, on fonce en bas, quitte à tracer un tunnel sous la neige ! Je ne sais pas quel était le degré de réalisme d'un tel projet, mais c'était bien comme ça qu'on voyait les choses.

La nuit ne fut pas des plus agréables : nos vêtements étaient trempés. Nous nous sommes coincés entre les duvets de nos deux compagnons, nous avons disposé nos anoraks par dessus nos deux corps emmêles, et nous avons tant bien que mal partagé nos maigres chaleurs en nous plaignant beaucoup et en accusant l'autre de piquer toute la couverture à lui.

Il fait pourtant grand jour lorsque nous réveillons, (ce qui prouve au passage que le sommeil a bien voulu de nous, malgré tout). Un regard au dehors et c'est l'émerveillement : il fait grand beau, calme, une couche immaculée de neige de 30 cm recouvre tout, les sommets que nous surplombons sont plâtrés, un reliquat de mer de nuage achève de se dissoudre au dessous de nous. En une seconde, le moral est à 110%. Nous bondissons dehors, les polonais préparent un déjeuner digne de ce nom, il faut croire qu'ils ne sont plus inquiets pour l'avenir... Le camp est plié en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, et nous partons, Pascal et moi devant, faisant la trace, et les polonais derrière. Direction le flanc du Mont Blanc du Tacul et le col du Midi. Nous apercevons déjà des alpinistes qui descendent l'arête de l'aiguille du midi au sortir de la première benne du matin. 

Lorsque la pente s'accentue, tout devient si facile que nous nous offrons même le plaisir de franchir une des grandes crevasses transversales à la face du Tacul en rappel, choisissant exprès l'endroit ou elle est la plus haute et accrochant notre corde autour d'un champignon que nous taillons dans la glace.

J'ai vu tant de fois ces techniques d'un autre âge décrites dans les manuels d'alpinisme, il fallait bien que je fasse un essai...

Bientôt nous croisons les premiers ascensionnistes, ravis de trouver notre trace qui va leur faciliter la montée (tandis que la leur va faciliter notre descente, dans une moindre mesure) mais ne comprenant pas ce qu'on fait là à cette heure somme toute encore matinale. Arrivés au col du midi, nous nous disons au revoir avec nos amis polonais qui vont rejoindre le téléphérique de l'aiguille du midi et redescendre au plus court. Nos chemins se séparent pour ne plus se recroiser. Nous courons tout le temps de la traversée du glacier du géant et arrivons vers 11 heures au refuge Torino, crevant littéralement de faim. Un énorme gâteau au chocolat est posé sur le comptoir, découpé en parts certes consistantes, mais chères : le gardien nous annonce le tarif exorbitant de 20 francs pièce, mais devant nos mines désespérées (il ne nous reste que 30 francs) il rectifie le tir en décidant sur le champ que c'est 30 francs les 2.

Plombés de chocolat, nous avons entamé de bon coeur les 2000 mètres de descente vers le val d'Aoste.

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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