| Redescendus de l'une de nos ascensions, nous avons atteint une
piste menant vers la vallée. Epuisés, nous nous sommes affalés dans
l'herbe, attendant... je ne sais quoi au juste, sur ce passage sans
doute guère plus fréquenté que 2 ou 3 fois chaque année par des
mineurs... Mais le miracle se produit. Un ronronnement se fait
entendre au loin, et grossit jusqu'à ce que la silhouette d'un
minibus apparaisse au détour d'un virage de la piste. Malgré la fatigue, nous sommes
instantanément debout, agitant frénétiquement la main pour essayer
d'obtenir un aller simple vers la civilisation et nous épargner des
heures de marche laborieuse et dépourvue de tout objectif motivant.
Le minibus s'arrête. Nous croyons pénétrer dans l'univers des 7
nains. Il y a là des hommes, des européens, de toute évidence,
peut-être bien 7 sans que je puisse l'affirmer. Ils sont tous bien
en chair, ils sont tous barbus. Ils sont conduits par un chauffeur
bien en chair et barbu. Ils ont l'air simples et sympathiques. Ce
sont des alpinistes tyroliens. Ils reviennent d'une semaine en haute
montagne, comme nous, et bien que mieux organisés que nous, il
compatissent et se tassent avec bonne volonté pour nous faire de la
place. Nous leur sommes immensément reconnaissants. Le minibus
repart en cahotant.
Le silence s'installe. Tout le monde est fatigué, pressé de
retrouver un peu de confort, mais le coeur chargé d'images fortes
qui passent en repassent en boucle, faisant fugitivement revivre les
émotions vécues dans les jours précédents.
L'un de nos hôtes se met à chantonner tout doucement en regardant
au travers de la vitre les paysages andins qui défilent. C'est une
complainte mélancolique et douce, qui fait du bien à des humains qui
ont approché de leurs limites comme nous tous. La complainte
rebondit sur une autre bouche, et se transmet rapidement à
l'ensemble du groupe de barbus. Bientôt, elle prend de la force, et
nous voilà plongés dans un chant puissant et profond. Au travers de
ces paroles dont nous ne comprenons pas le sens, s'expriment de
l'amitié, de la chaleur humaine... Instantanément, me voilà en
larmes, submergé par une vague de tristesse dont je ne comprends pas
l'origine.
Au fil des chansons qui s'enchaînent tranquillement, peu à peu,
je comprends. Ils sont un groupe. Voilà presque deux mois que nous
ne sommes que deux. L'enthousiasme débordant des premières semaines
a peu à peu fait place à une ambiance plus tendue. Chacun a besoin
de ses espaces de liberté. Les compromis incessants sont venus à
bout de nos bonnes volontés, et aujourd'hui, l'envie de se retrouver
dans sa "famille", quelle qu'elle soit, est profonde, je la ressens
dans ma chair. Il y a, au sein de ce groupe de tyroliens, une
atmosphère de famille qui nous manque terriblement, et qu'aucune
aventure fabuleuse ne peut me faire oublier.
Ici, au coeur de la cordillère blanche, vivant des aventures
fabuleuses, je comprends, à 19 ans, que je ne deviendrais jamais un
aventurier total, de ceux qui abandonnent femme, enfants, amis, pour
parcourir le monde à la recherche d'eux même.
Il va être temps de rentrer. |