Rêve éveillé

La montagne tranquille

Le froid

 

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En haute montagne, le froid est un compagnon de tous les jours, qu'il faut savoir apprivoiser.

Le plus terrible, c'est le matin. Lorsqu'il faut s'extirper du duvet, mais surtout lorsqu'il faut sortir de la tente. Il se joue généralement à ce moment un subtil ballet au sein de l'équipe, visant à trouver quelque chose d'impératif et urgent à faire à l'intérieur, afin d'être le dernier à quitter le cocon. Les alpinistes aguerris sont des professionnels de cette pratique, et les pauvres bleus qui font équipage avec eux se trouvent invariablement mis à la porte les premiers. Le choc est brutal.

Le démontage du camp et la préparation du départ sont également des moments difficiles : le corps se refroidit rapidement car on n'est pas encore en activité physique intense. On a plein de petites tâches plus ou moins minutieuses à mener : rangement du sac, démontage de la tente, attache des crampons... les gants sont souvent une gêne, faut-il les enlever, les garder ?
Peu après le départ, les choses s'arrangent rapidement. J'ai hésité à classer le froid dans la rubrique "En cas de danger", car il est rarement vraiment un problème durant l'avancée. Le corps a une capacité fantastique à produire de la chaleur lorsqu'il est en action, et pour peu qu'on soit correctement habillé, on a facilement trop chaud dans l'effort même s'il fait -15°C. L'intérieur de la veste se transforme alors en une sorte de sauna dont il faut impérativement réguler la température sous peine de se trouver presque noyé dans une vapeur de transpiration qui, elle, peut être dangereuse lorsque l'effort cesse et que le froid recommence à lancer ses tentacules vers la peau et redépose la transpiration sous forme d'une pellicule glacée.

Par grand froid, la notion de "pause" perd toute signification. Le moindre arrêt fait baisser vertigineusement la production interne de chaleur, et en quelques minutes l'inconfort devient très grand. J'ai le souvenir d'innombrables fois où la fatigue nous a fait arrêter quelques instants notre progression. Sacs à dos posés, on sort un morceau de fromage, de pain... mais en quelques secondes il nous apparaît évident que nous ne pourrons pas les manger. Trop froid, trop de souffrance. le sac est refermé à la va-vite, une barre chocolatée extirpée d'une poche pendant que l'autre main charge le sac à dos et que les jambes commencent à se remettre en mouvement. Il faut avancer, avancer, sinon c'est la mort. Le corps oublie donc momentanément la fatigue et se remet en branle, l'esprit fuit dans des limbes perdus.

Vient pourtant un moment où un arrêt prolongé est indispensable : il faut poser le camp. C'est une opération souvent pénible car longue, et qui survient à un moment où la fatigue de la journée rend particulièrement sensible. S'il fait mauvais, ou que l'on se trouve à l'ombre d'un sommet, une course contre la montre commence. Tout en travaillant (pour une fois les tâches les plus rudes, comme creuser une plateforme dans la neige, ne sont pas les plus boudées), le corps se protège comme il peut. Les épaules se haussent dans une crispation nerveuse censée réchauffer, des souffles violents et bruyants sont éjectés par des bouches tremblantes. Un sentiment d'urgence et d'insécurité plane. Et si on n'arrivait pas à monter le camp "à temps". Et si le courage d'agir dans cette souffrance s'écroulait soudain, laissant le corps abandonner la lutte, le froid pénétrer au plus profond des organes. Lorsque la tente est montée, les premiers qui s'y précipitent trouvent une alcôve glacée, inhumaine, qui sera heureusement rapide à réchauffer.

Le combat avec le froid est fini pour cette journée.

Ce qui crée la sensation de froid

Une température basse n'est pas un problème en elle-même, sauf en cas d'inaction prolongée. C'est généralement l'existence d'un facteur aggravant qui décuple considérablement l'effet du froids sur le corps :

  • Le vent. -20°C par temps calme, c'est souvent un plaisir. Je me souviens une heure de repos tranquille et presque tiède, en simple veste polaire au sommet du Huascaran nord. Mais dès que le vent est présent, l'enfer démarre. Le froid pénètre les meilleures vestes, et surtout attaque les parties dénudées à une vitesse foudroyante.
  • L'humidité. Froid sur vêtements mouillés = danger. Il va falloir bouger, bouger, jusqu'à se mettre à l'abri ou partiellement sécher (ce qui est possible si on s'agite vraiment beaucoup)
  • L'état physique et mental. La fatigue physique et la déprime rendent considérablement plus sensible au froid

Les parties les plus sensibles

Les extrémités du corps sont directement et profondément sensibles au froid : les mains et les pieds (et surtout les doigts), les oreilles. Sous l'action du froids, ces trois organes peuvent gravement se détériorer en quelques minutes ! Le signal : baisse de la sensibilité, couleur qui vire au jaune, puis au blanc. C'est la circulation qui ne se fait plus correctement, le sang ne vient donc plus les réchauffer. Il faut impérativement rétablir la circulation (frotter, taper, c'est pas toujours très agréable), puis remettre au chaud. Si vous passez outre ces signes et laissez les organes exposés, ils pourront virer de couleur et passer au bleu, puis marron ou noir, en quelques heures. C'est alors très grave, probablement l'annonce d'une amputation... Je n'ai jamais connu personnellement ce genre de cas, heureusement. 

Détail utile à connaître : les femmes ont une sensibilité des extrémités au froid plus grande que les hommes, c'est reconnu. Alors les gars quand votre copine se plaint alors que tout va bien pour vous, par pitié pour une fois ne faîtes pas votre macho et écoutez la. Je déteste voir des cordées avec un mec devant qui râle à tout bout de champ contre une nana qu'il a insisté pour emmener alors qu'elle n'en avait pas envie, et qui ne fait pas ensuite le strict minimum pour qu'elle passe un moment agréable.

Le visage pose un problème particulier : à priori, il ne risque pas de geler, mais la sensation de froid sur la face est particulièrement désagréable, voire douloureuse, en particulier avec un vent de face. On est alors sans cesse en train de chercher des manières de le protéger dans les rebords de sa capuche, ce qui empêche alors de respirer normalement...

La régulation de la chaleur interne

En cours d'effort, on l'a vu, le problème du froids est surtout un problème de chaleur : on a instinctivement envie de garder ses habits coupe-vent, et la chaleur s'accumule rapidement à l'intérieur, jusqu'à des températures désagréables voire incommodantes. Il faut réguler.

Cette régulation est parfois subtile : une légère entr'ouverture de la doudoune peut faire entrer à flot un air glacial qui déchire la peau sur sa trajectoire. Je prône plutôt le fait d'ôter carrément et courageusement l'épaisseur extérieure (souvent une veste de gore-tex ou quelque chose comme ça) pour ne garder qu'un vêtement poreux (fourrure polaire) qui laisse passer un peu d'air sur toute la surface du corps et facilite une évaporation assez douce et uniforme. Mais au moindre coup de vent on est transi, et on se sent toujours "sur le fil" du froid. C'est un choix.

En cas de froid décidément trop important pour enlever la moindre couche, la tête, et en particulier les cheveux, constitue un refroidisseur qui me semble efficace : cheveux au vent, on sent littéralement la transpiration s'évaporer à vue d'oeil de son cuir chevelu ruisselant. Avec un peu d'imagination et d'attention à soi on peut parfaitement visualiser un flux continu qui draine de chaque partie du corps de petites quantités de chaleurs, les concentre dans les cuisses et les épaules, puis forme de véritables émissaires au niveau du tronc évacue tout ça du corps par les cheveux.

Les vêtements

Il faut savoir qu'à part certaines tenues très spécialisées, conçues pour les expéditions polaires ou en très haute montagne, aucun vêtement ne permet de se tenir confortablement inactif par -20°C et 40 km/h de vent. Il n'est à mon avis pas d'une grande utilité de rechercher la solution miracle.

Il suffit de prévoir une tenue correcte de progression : tee-shirt, sweat shirt, une ou deux fourrures polaires, (une fine et une épaisse), et une veste coupe vent imperméable (genre gore-tex). Quelques trucs intéressant et efficace tout de même :

  • les vestes sans manche en plume, du genre de celles conçues pour les travaux forestiers. Elles sont légères et chaudes, les bras découverts permettent de ne pas trop chauffer en marche...
  • un passe-montagne en fourrure polaire. Léger, délicieusement doux et confortable lorsque le vent glacial souffle, permet de ne laisser exposé que le nez...

Une bonne tenue d'intérieur pour les soirées sera par contre extrêmement précieuse car elle permettra d'être dans une ambiance confortable pour bien se reposer : sous-vêtements secs, fourrure sèche, pantalon de survêtement...

La gestion des pauses

Par grand froid, les pauses les plus importantes ne pourront pas dépasser quelques minutes. Il n'est pas question par exemple de se préparer un repas chaud ou une boisson, à moins d'installer un abri, ce qui prend du temps...

Tout le trajet de la journée devra donc quasiment être fait en une seule traite. C'est la raison pour laquelle il est utile de prévoir dans les poches tout ce qu'il faut pour prévenir les fringales et les soifs passagères sans avoir à tomber le sac, voire même à s'arrêter.

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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